Füssli, Blake et Turner renouvellent l’art pictural, au tournant du XVIIIe et du XIXe siècle

D'après Füssli, novateurs, XVIIIe, siècle. (Marsailly/Blogostelle)

L’obscurité lumineuse de Johann Heinrich Füssli

L’art au tournant du XVIIIe et du XIXe siècle (1) … En Angleterre, à la fin du siècle des Lumières, les peintures de Johann Heinrich Füssli et de William Blake bouleversent le paysage artistique. Novateurs, ces artistes cultivent un art visionnaire qui, au-delà des affres de la période révolutionnaire, plonge dans l’océan des émotions et du rêve. De son côté, William Turner, expérimente la couleur. Johann Heinrich Füssli introduit dans ses œuvres l’irrationnel, l’érotisme, les sentiments extrêmes… Morceaux choisis…

Par Maryse Marsailly (@blogostelle)
– Dernière révision novembre 2019 –

D'après la Vision de Catherine d'Aragon, de Johann Heinrich Füssli, 1781, huile sur toile, fin XVIIIe siècle. (Marsailly/Blogostelle)
D’après la Vision de Catherine d’Aragon, de Johann Heinrich Füssli, 1781, huile sur toile, fin XVIIIe siècle. (Marsailly/Blogostelle)

REPÈRES CHRONOLOGIQUES
Fin XVIIIe siècle en Angleterre : Georges II : 1727-1760, roi de Grande-Bretagne, duc de Brunswick-Lunebourg et prince-électeur du Saint-Empire romain germanique – Georges III : 1760-1820, roi de Grande-Bretagne et roi d’Irlande, puis en 1801, roi du Royaume-Uni de Grande-Bretagne et d’Irlande. En France : Louis XVI : 1774-1792 – Révolution Française 1789 – Convention, Directoire, Consulat – Napoléon Ier : 1804-1814. Louis XVIII (Bourbon) : 1814 – 1824 – Charles X : (Bourbon) 1824 – 1830.

FÜSSLI, L’ART VISIONNAIRE D’UN NOVATEUR

Le peintre Johann Heinrich Füssli peint le rêve, l’inconscient, l’érotisme, les sentiments extrêmes … Cet artiste érudit et visionnaire annonce déjà le courant romantique, fondé sur l’expression de l’émotion et sur le goût pour l’histoire. La puissance de son trait sublime ses œuvres empreintes d’une atmosphère irrationnelle…

D’après Le retour de l'épouse de Milton (The Return of Milton's Wife), de Johann Heinrich Füssli, 1798 - 1799, huile sur toile, fin XVIIIe siècle. (Marsailly/Blogostelle)
D’après Le retour de l’épouse de Milton (The Return of Milton’s Wife), de Johann Heinrich Füssli, 1798 – 1799, huile sur toile, fin XVIIIe siècle. (Marsailly/Blogostelle)

L’art de Füssli mêle littérature, poésie et imaginaire…

Britannique d’origine Suisse, Johann Heinrich Füssli (1741-1825), peintre et critique d’art, fréquente très tôt les milieux littéraires de Zurich et acquiert une solide culture. L’artiste s’inspire de la mythologie antique et de diverses œuvres littéraires.

Füssli trouve son inspiration dans la poésie d’Homère (VIII siècle avjc), dans La Divine comédie, de Dante Alighieri (XIIIe siècle), dans la légende des Nibelungen (une épopée médiévale allemande du XIIIe siècle)…

… ainsi que dans les œuvres de William Shakespeare (1564-1616) et dans celles du poète anglais John Milton (1608 – 1674), auteur de Paradise Lost (Le Paradis perdu)… L’art de Füssli mêle donc littérature, poésie et imaginaire…

D’après Dante Alighieri dans son studio, de Johann Heinrich Füssli, 1778-1779, crayon et aquarelle ; Dante dans le Cocyte (lac glacé), L’Enfer, de Johann Heinrich Füssli, 1774, Divine Comédie, plume et aquarelle ; et un autoportrait, Johann Heinrich Füssli,  1777-1779, mine de plomb, fin XVIIIe siècle. (Marsailly/Blogostelle)

Füssli traduit les œuvres de Winckelmann

Né à Zurich, Johann Heinrich Füssli s’installe à Londres en 1763, où le peintre Joshua Reynolds, spécialiste de l’art du portrait et cofondateur de la Royal Academy, l’encourage à peindre. À cette époque, Füssli traduit les œuvres de Winckelmann, théoricien de l’art néoclassique et auteur de l’Histoire de l’Art de l’Antiquité (1764).

Füssli étudie l’art antique à Rome

Par ailleurs, au cours de son séjour à Rome, entre 1770 et 1779, Füssli étudie les œuvres antiques. L’artiste découvre les sculptures colossales de l’Antiquité ainsi que l’art de Michelangelo (Michel-Ange).

Füssli puise à Rome une source d’inspiration pour son répertoire iconographique et pour son art, habité de héros athlétiques, d’études d’expressions et de mouvements. Vers 1778-1780, il peint, Le Désespoir de l’artiste devant les ruines antiques…

D’après Le Désespoir de l'artiste devant la grandeur des ruines antiques, de Johann Heinrich Füssli, 1778-1880,  sanguine et sépia, fin XVIIIe siècle. (Marsailly/Blogostelle)
D’après Le Désespoir de l’artiste devant la grandeur des ruines antiques, de Johann Heinrich Füssli, 1778-1880,  sanguine et sépia, fin XVIIIe siècle. (Marsailly/Blogostelle)

Dido, reine de Carthage, une peinture d’histoire…

En 1781, Füssli réalise Dido, une peinture d’histoire, dont l’épisode est tiré de l’Énéide de Virgile (Ier siècle avjc), qui consacre le mythe de la fondation de Rome. Le peintre reste fidèle au récit de Virgile, quand Dido, reine de Carthage, se prépare à mourir après avoir été abandonnée par Énée.

Ayant monté son bûcher funéraire, installée sur la couche qu’elle partageait avec Énée, Dido s’abandonne. Touchée par ce suicide, Junon envoie Iris pour trancher le cheveu qui retient Didon à la vie (un rituel habituellement réalisé par Proserpine)…

D’après La Mort de Dido, reine de Carthage, de Johann Heinrich Füssli, 1781, huile sur toile, fin XVIIIe siècle. (Marsailly/Blogostelle)  
D’après La Mort de Dido, reine de Carthage, de Johann Heinrich Füssli, 1781, huile sur toile, fin XVIIIe siècle. (Marsailly/Blogostelle)

Ainsi il me plaît d’aller chez les ombres…

Dido se jette sur la couche… :  Reliques, qui m’étiez douces tant que le destin et la divinité le permettaient, accueillez mon âme et délivrez-moi de mes soucis… mourons. Oui, ainsi il me plaît d’aller chez les ombres : que du large, les yeux du cruel Dardanien (Énée) voient ce feu et qu’il emporte avec lui le présage de ma mort. (Virgile, L’Énéide, IV, 630-705).

Toile empreinte d’esprit classique, Dido illustre déjà le goût de Füssli pour les ambiances oniriques et fantastiques, ainsi que son goût pour une touche d’érotisme…

D’après Achille sur le bûcher de Patrocle, de Johann Heinrich Füssli, 1795-1800, crayon, sépia, aquarelle ; et Patrocle, de Jacques-Louis David, 1780, huile sur toile, Néoclassique ; fin XVIIIe siècle. (Marsailly/Blogostelle)

Füssli peint la tension physique et psychologique

Comme dans La Mort de Dido, Füssli revisite les classiques de l’antiquité en mettant en lumière un héroïsme dramatique. L’artiste pousse parfois l’idée de l’héroïsme au-delà de l’humain…

Si le Patrocle de Jacques-Louis David illustre un art purement néoclassique, s’inspirant à la fois de l’art Grec et de celui de Michel-Ange, Achille sur le bûcher de Patrocle de Füssli exprime une tension physique et psychologique exacerbées, s’aventurant ainsi au-delà des canons de l’art classique.

 D’après Éros et Psyché, de Johann Heinrich Füssli, 1810, huile sur toile, début XIXe siècle. (Marsailly/Blogostelle)
D’après Éros et Psyché, de Johann Heinrich Füssli, 1810, huile sur toile, début XIXe siècle. (Marsailly/Blogostelle)

Füssli crée une énergie émotionnelle

Jacques-Louis David cultive l’idéalisation… Füssli, de son côté, dans La Mort de Dido et plus encore dans Achille sur le bûcher de Patrocle, crée une énergie émotionnelle grâce à la force de son trait… On retrouve cette énergie émotionnelle dans son Éros et Psyché, toile sur laquelle le dieu de l’Amour étreint avec passion son aimée, qu’il ranimera grâce à son baiser…

Füssli captivé par Michelangelo

À Rome, Füssli étudie le Maniérisme de la fin du XVIe siècle. Mais l’artiste découvre surtout Michelangelo Buonarroti dit Michel-Ange (1475-1564) et les peintures de la chapelle Sixtine. Füssli semble particulièrement touché par l’art de Michelangelo, dont la touche puissante et expressive, parfois sombre, correspond à sa sensibilité et à son tempérament…

D'après Percival libérant Belisane de l'enchantement d'Urma, de Johann Heinrich Füssli, 1783, huile sur toile, fin XVIIIe, siècle. (Marsailly/Blogostelle)
D’après Percival libérant Belisane de l’enchantement d’Urma, de Johann Heinrich Füssli, 1783, huile sur toile, fin XVIIIe, siècle. (Marsailly/Blogostelle)

Füssli devient le chef de file d’un art expressif

Dans la capitale romaine, Johann Heinrich Füssli fréquente Thomas Banks, Johan Tobias Sergel et Abildgaard, des artistes qui, à la fin du XVIIIe siècle, tendent à s’affranchir des règles du classicisme.

Johann Heinrich Füssli devient alors le chef de file d’un art expressif, s’opposant ainsi au style néoclassique défendu par Raphaël Mengs et son cercle d’influence. Et Füssli triomphe à Rome, avant de rentrer à Londres en 1779. L’artiste entre à la Royal Academy en 1800 comme professeur…

Füssli élabore des visions hallucinantes…

De retour en Angleterre, Füssli se lance dans une intense activité littéraire et picturale. Son inspiration visionnaire, son goût pour une forte expressivité et son art des images hallucinantes influencent le peintre William Blake (1757-1827), son cadet et son ami.

D’après Le cauchemar, de Johann Heinrich Füssli, 1780-1781, huile sur toile, fin XVIIIe siècle. (Marsailly/Blogostelle)
D’après Le cauchemar, de Johann Heinrich Füssli, 1780-1781, huile sur toile, fin XVIIIe siècle. (Marsailly/Blogostelle)

Füssli, un art peuplé de héros et de spectres

Par ailleurs, l’art de Johann Heinrich Füssli, peuplé de héros, de spectres et de figures quasi irréelles, se distingue par une émotion et une tension psychologique poussées à leur paroxysme.

Ses toiles portent des visions fascinantes, inquiétantes, illustrant la démesure et le sublime. L’artiste exprime aussi son goût pour une sensualité érotique et une volupté envoûtante…

L’art novateur de Füssli va nourrir l’esprit romantique et le courant symboliste. L’artiste possède l’art de créer des atmosphères plus ou moins angoissantes, à la fois sombres et lumineuses, comme dans Le Cauchemar, dont il peint deux versions…

D’après Le cauchemar, troll, de Johann Heinrich Füssli,1781, huile sur toile, fin XVIIIe siècle. (Marsailly/Blogostelle)
D’après Le Cauchemar, troll, de Johann Heinrich Füssli,1781, huile sur toile, fin XVIIIe siècle. (Marsailly/Blogostelle)

Füssli cultive la fantaisie onirique

Füssli, apprécie les grands poètes que sont Homère, Dante Alighieri, William Shakespeare et John Milton. Il tire de leurs œuvres des sujets pour une centaine de dessins et pour des tableaux intenses en émotion, parfois habités de fantaisie onirique ou grotesque…

Comme pour le Falstaff dans la corbeille à linge, personnage fictif créé par William Shakespeare, ou Le Réveil de Titania, toile peinte vers 1785, dont le sujet s’inspire du Songe d’une nuit d’été, de Shakespeare (acte IV, scène 1)…

D’après Falstaff dans la corbeille à linge, personnage fictif de Shakespeare, de Johann Heinrich Füssli, 1792, huile sur toile ; Tatania, reine des fées, et Bottom à tête d’âne, de Johann Heinrich Füssli, vers 1790, huile sur toile, et Le Réveil de Titania, de Johann Heinrich Füssli, vers 1785, huile sur toile ;  fin XVIIIe siècle. (Marsailly/Blogostelle)

Füssli et l’âne Shakespearien

Füssli puise par exemple le motif de Titania, reine des fées, et de Bottom, transformé en âne, dans le Songe d’une nuit d’été, de Shakespeare. Un thème que Shakespeare tire lui-même du roman antique Les Métamorphoses ou L’Âne d’or, de l’auteur latin Apulée (IIe siècle)…

Dans ce conte initiatique, après une malédiction, un homme transformé en âne subit une série d’épreuves et d’aventures avant de recouvrer sa pleine intégrité grâce à la déesse Isis

D’après La Caresse de Titania à Bottom, de Johann Heinrich Füssli, 1793-1794, huile sur toile, fin XVIIIe siècle. (Marsailly/Blogostelle)
D’après La Caresse de Titania à Bottom, de Johann Heinrich Füssli, 1793-1794, huile sur toile, fin XVIIIe siècle. (Marsailly/Blogostelle)

Füssli peint la démence…

Par ailleurs, Füssli participe à la fondation de la “galerie Shakespeare de Boydell”. Il compose une toile inspirée de la pièce de Shakespeare, Macbeth (1606). Lady Macbeth (acte V, scène I), assaillie par le remords, sombre tragiquement dans la déchéance et la démence avant, finalement, de se donner la mort.

Füssli crée, là encore, une atmosphère fascinante… Après des prédictions de sorcières, Lady Macbeth convainc son époux d’assassiner son roi pour prendre le pouvoir. S’ensuit une longue série de crimes, dont les tourments hantent Macbeth et son épouse, victime d’hallucinations et de somnambulisme… Shakespeare raconte que Lady Macbeth tente de laver une tache de sang invisible sur sa main…

D’après Lady Macbeth somnambule, de Johann Heinrich Füssli, exposé en 1784, à Londres, huile sur toile, fin XVIIIe siècle ; The Crazy Kate, de Johann Heinrich Füssli, 1806-1907, huile sur toile, début XIXe siècle ; et Les Sœurs étranges ou Les trois sorcières, de Johann Heinrich Füssli, 1783, huile sur toile, fin XVIIIe siècle. (Marsailly/Blogostelle)

Une figure épouvantée surgit dans l’obscurité…
Füssli, qui peint également la folie dans The Crazy Kate (Kate la Folle)… représente Lady Macbeth somnambule, errant en chemise de nuit dans un long couloir éclairé par le flambeau qu’elle tient à la main. Prise de démence, sa figure épouvantée semble surgir de l’obscurité…

Lady Macbeth, revêtue d’une longue robe, est incapable d’apercevoir ni la dame apeurée ni le médecin, tous deux cachés dans l’ombre. Le médecin tente de noter ce qu’elle raconte…

Füssli crée une gestuelle irrationnelle

L’expression du visage de Lady Macbeth déformé par l’angoisse, sa chevelure rousse éparse et sa gestuelle irrationnelle accentuent à l’extrême l’impact du destin tragique de cette femme hallucinée… Le jeu de l’ombre et de la lumière et le chromatisme minimaliste de la toile permet à Füssli d’intensifier l’effet dramatique de la scène.

D’après Lady Macbeth, détail, de Johann Heinrich Füssli, exposé en 1784, à Londres, huile sur toile, fin XVIIIe siècle. (Marsailly/Blogostelle)
D’après Lady Macbeth somnambule, détail, de Johann Heinrich Füssli, exposé en 1784, à Londres, huile sur toile, fin XVIIIe siècle. (Marsailly/Blogostelle)

Une flamme dans l’obscurité…

L’obscurité des lieux, qui enveloppe aussi les deux personnages secondaires, contraste puissamment avec la lueur de la torche qui éclaire la silhouette de Lady Macbeth. La flamme de son flambeau rayonne jusque sur la jeune dame, qui ne voudrait pas avoir un tel cœur dans (sa) poitrine

Le médecin : … Comment se fait-il qu’elle ait cette lumière ? La dame : Eh bien, à côté d’elle ; elle a toujours de la lumière c’est son ordre. Le médecin : Vous voyez, elle a les yeux ouverts. La dame : Oui, mais ses sens sont fermés… (William Shakespeare, Macbeth, Acte V, scène I)

D'après Silence, de Johann Heinrich Füssli, 1801, huile sur toile, début XIXe siècle. (Marsailly/Blogostelle)
D’après Silence, de Johann Heinrich Füssli, 1801, huile sur toile, début XIXe siècle. (Marsailly/Blogostelle)

La frontière entre la normalité et la folie

Avec Lady Macbeth somnambule Johann Heinrich Füssli explore la frontière entre la normalité et la folie, entre le monde ordinaire et un univers habité d’étrangeté, entre le jour et la nuit, entre la lumière et l’obscurité…

Atmosphères inquiétantes et solitude…

On retrouve le thème de la folie et une même atmosphère angoissante dans The crazy Kate… Füssli, peint aussi les inquiétantes figures dites Les Sœurs étranges ou Les trois sorcières, ainsi que Silence, une toile évoquant la solitude, le désespoir, une profonde réflexion intérieure…

D’après Queen Mab (La Reine Mab), de Johann Heinrich Füssli, 1814, Shakespeare, Roméo et Juliette, huile sur toile, début XIXe siècle. (Marsailly/Blogostelle)
D’après Queen Mab (La Reine Mab), de Johann Heinrich Füssli, 1814, Shakespeare, Roméo et Juliette, huile sur toile, début XIXe siècle. (Marsailly/Blogostelle)

Füssli s’inspire du Paradis Perdu de John Milton

Dans Queen Mab (La Reine Mab), la sage-femme des fées (ou reine des Fées), sujet inspiré par Roméo et Juliette, de Shakespeare, Johann Heinrich Füssli donne vie à un monde irréel, comme aussi dans The Shepherd’s Dream (Le Rêve du berger)…

Dans The Shepherd’s Dream, Füssli puise son inspiration dans Paradise Lost (Le Paradis perdu), du poète du XVIIe siècle John Milton. Le poème évoque la chute de Lucifer, celle d’Adam et Ève et de l’Humanité, le Pandémonium (capitale imaginaire des Enfers) et les anges déchus… L’œuvre de Milton évoque les sorcières, les fées, les elfes, les démons…

D’après Le Rêve du berger (The Shepherd's Dream), de Johann Heinrich Füssli, 1793, huile sur toile, Le Paradis perdu de John Milton, fin XVIIIe siècle. (Marsailly/Blogostelle)
D’après Le Rêve du berger (The Shepherd’s Dream), de Johann Heinrich Füssli, 1793, huile sur toile, Le Paradis perdu de John Milton, fin XVIIIe siècle. (Marsailly/Blogostelle)

Füssli compose une ronde fantastique…

Dans The Shepherd’s Dream, des fées envoûtent un jeune berger endormi grâce à leur musique et à leur danse. De nombreuses figures étranges et surnaturelles évoluent dans une ronde fantastique… parmi lesquelles apparaissent la reine Mab, porteuse de songes (la Tatania de Shakespeare), une sorcière assise…

… des incubes et des succubes (démons masculins et féminins qui abusent des femmes et des hommes durant leur sommeil). Nue, une fée se peigne devant un édifice, peut-être une référence au temple de Diane.

Selon des croyances médiévales, Diane, antique déesse païenne, s’identifie à la magie et à la sorcellerie, telle une créature démoniaque volant dans les cieux. En outre, Füssli aurait également voulu évoquer la Porte d’ivoire des rêves trompeurs mentionnée par Homère et Virgile…

D’après The Shepherd's Dream (Le Rêve du berger), de Johann Heinrich Füssli, crayon, craie et lavis, exposé à la Royal Academy en 1786, fin XVIIIe siècle. (Marsailly/Blogostelle)
D’après The Shepherd’s Dream (Le Rêve du berger), de Johann Heinrich Füssli, crayon, craie et lavis, exposé à la Royal Academy en 1786, fin XVIIIe siècle. (Marsailly/Blogostelle)

La « galerie Milton »
À la suite de son dessin, Füssli réalise aussi une toile du Rêve du berger pour sa « galerie Milton », qu’il crée en 1799 sur le modèle de la « galerie Shakespeare » de Boydell. Mais cette initiative est un échec financier et s’achève en 1800. Füssli tire de nombreux sujets de la poésie de John Milton, en particulier Paradise Lost (Le Paradis perdu), publié en 1667…

Réflexions intérieures et questionnements
Johann Heinrich Füssli nourrit son art de ses réflexions intérieures, de ses questionnements sur le doute, la solitude, la folie et la mort. Il peint la nuit habitée de visions mystérieuses, le songe, l’expérience de la terreur, l’enchantement du Sublime, la démesure…

D’après Le serpent tentant Ève, de Johann Heinrich Füssli, huile sur toile, Le Paradis perdu de John Milton,1802 ; et Dante et l’ascension des âmes de Paolo et Francesca, Divine Comédie, étude, de Johann Heinrich Füssli, 1818, plume, encre, lavis, début XIXe siècle. (Marsailly/Blogostelle)

L’esthétique du Sublime

Füssli adhère à l’esthétique du Sublime, étudiée par le théoricien Edmund Burke. Fascinante, l’émotion du Sublime naît de la peur ou de l’étrange. Ainsi, les œuvres de Füssli interrogent, dérangent, heurtent… de manière inédite. Dans ses tableaux, l’artiste se concentre sur la puissance captivante du Sublime sur le spectateur.

Goethe apprécie l’art de Füssli

Si Füssli innove dans le choix de ses sujets, il se distingue aussi dans le traitement presque abstrait des formes, dans une mise en scène des couleurs qui renforce l’intensité émotionnelle et dramatique de ses toiles…

Goethe (Johann Wolfgang Goethe), l’auteur de Faust (dont le personnage passe un pacte avec Méphistophélès, le diable), apprécie l’originalité de Füssli, dont il acquiert des dessins dès 1775…

D’après Satan appelant ses légions, de Johann Heinrich Füssli, huile sur toile, 1802, début XIXe siècle. (Marsailly/Blogostelle)
D’après Satan appelant ses légions, de Johann Heinrich Füssli, huile sur toile, 1802, début XIXe siècle. (Marsailly/Blogostelle)

Füssli explore le monde infernal…

Inspiré encore par Paradise Lost (Le Paradis perdu) de John Milton, par Lucifer le rebelle qui fomente la chute d’Adam, d’Ève et de l’Humanité, Füssli explore un monde infernal et sublimé.

Füssli achève une première version de Satan dès avant août 1790…, dont le sujet et le thème iconographique sont également traités par le peintre Thomas Lawrence, vers 1795, avec une version très proche de celle de Füssli (qui d’ailleurs le lui reproche…) Puis, en 1802, Füssli réalise une toile, Satan appelant ses légions. Ces tableaux sont alors destinés à la « Milton Gallery »…

D’après Satan et Belzébuth, étude, de Sir Thomas Lawrence, vers 1795, pierre noire et rehauts de blanc, fin XVIIIe siècle. (Marsailly/Blogostelle)
D’après Satan et Belzébuth, étude, de Sir Thomas Lawrence, vers 1795, pierre noire et rehauts de blanc, fin XVIIIe siècle. (Marsailly/Blogostelle)

Satan et Belzébuth selon Lawrence et Füssli

Füssli et Lawrence, son contemporain et son ami, s’inspirent du passage où John Milton, dans Paradise Lost (Le Paradis perdu) décrit Satan, accompagné de Belzébuth, au bord de la mer obscure…

Le maître infernal se tient dressé, puissant et et fier, pour haranguer ses légions diaboliques, avant de partir au combat… De son côté, Sir Thomas Lawrence (1769-1830) réalise une étude, Satan et Belzébuth, à la pierre noire avec rehauts de blanc. Une mise en scène infernale comparable à celle de Füssli…

Thomas Lawrence immortalise Füssli

Ce thème infernal est très inhabituel et surprenant dans l’art de Thomas Lawrence, grand spécialiste du portrait et admirateur du grand style de Sir Joshua Reynolds. Par ailleurs, Thomas Lawrence réalise un portrait de son ami Füssli, tel un hommage au génie cet artiste hors normes…

D’après Johann Heinrich Füssli, portrait de Sir Thomas Lawrence, 1830, huile sur toile, période romantique, XIXe siècle. (Marsailly/Blogostelle)
D’après Johann Heinrich Füssli, portrait de Sir Thomas Lawrence, 1830, huile sur toile, période romantique, XIXe siècle. (Marsailly/Blogostelle)

Un regard énigmatique…

Le portrait de Füssli de Thomas Lawrence reste inachevé à sa mort, en 1830… C’est son élève, John Jackson, qui finira ce portrait saisissant.  L’artiste représente Füssli dans un décor sobre et une atmosphère mystérieuse…

Füssli trône installé dans un fauteuil, dont les accoudoirs prennent la forme d’une tête de lionne. L’artiste met en lumière les mains de son modèle : l’une tenant des feuillets, l’autre un porte-plume. Une lumière diffuse, quasi onirique, enveloppe le personnage.

Dans ce portrait, le regard de Füssli, à la fois pénétrant et énigmatique, renvoie à la profondeur de la pensée de cet artiste singulier et savant…

D’après L’Incube laissant deux femmes endormies, de Johann Heinrich Füssli, 1793, huile sur toile, et L’Incube laissant deux femmes endormies, de Johann Heinrich Füssli, 1810, plume et aquarelle ; Satan appelant ses légions, Johann Heinrich Füssli, gravure W. Bromley, 1802 ; un Autoportrait, de Johann Heinrich Füssli, dessin, craie noire et blanche, vers 1780 ; fin XVIIIe siècle- début XIXe siècle. (Marsailly/Blogostelle)

L’art de Füssli séduit…

Malgré sa forte originalité, l’art de Füssli séduit ses contemporains et rencontre un grand succès en Angleterre. Les Romantiques du XIXe siècle, puis plus tard les Surréalistes du XXe siècle, se réfèrent à son œuvre et se rattachent à sa filiation artistique.

Au cours de sa période tardive, Füssli se distingue encore avec La Débutante, dont la touche et la composition moderne, avant-gardiste, représente, au premier abord, des courtisanes ou des prostituées…

D’après La Débutante, de Johann Heinrich Füssli, crayon, encre, aquarelle, 1807, début XIXe siècle. (Marsailly/Blogostelle)
D’après La Débutante, de Johann Heinrich Füssli, crayon, encre, aquarelle, 1807, début XIXe siècle. (Marsailly/Blogostelle)

Des visages tels des masques antiques

Dans La Débutante, l’une des protagonistes, en train de coudre, semble attachée par un collier, suggérant des jeux érotiques. Une autre, dont la tête semble double à cause de sa comparse située derrière elle, tel un “Janus”, plonge la main dans une coupe de fruit, alors que sa voisine de table, sorte de matrone, veille…

Janus, avec deux visages opposés, est le dieu romain des portes et des passages, des commencements et des fins…  Il semble que la femme en train de coudre (le fil de la vie ?) soit soumises aux autres. Les visages de ces figures féminines, qui rappellent certains masques du théâtre antiques, dégagent quelque chose d’inquiétant…

Une interprétation, peut-être, des trois Moires grecques ou des trois Parques romaines, déesses de la naissance, de la destinée humaine et de la mort, comme aussi les trois Matrones ou Matres de l’époque de la Gaule romaine?

D’après Héraclès tuant l’aigle de Prométhée, de Johann Heinrich Füssli, 1781, mine de plomb, aquarelle, fin XVIIIe siècle ; et Cavaliers attaqués par un serpent géant, de Johann Heinrich Füssli, vers 1800, aquarelle, fin XVIIIe siècle. (Marsailly/Blogostelle)

Johann Heinrich Füssli cultive un art érudit
Artiste prolifique et singulier, Johann Heinrich Füssli n’hésite pas à s’affranchir des traditions et des canons de l’art pictural de son temps. Littérature, mythologie, évocations poétiques… l’artiste multiplie les références…

Füssli cultive un art érudit et élitiste, non accessible à tous les publics. Néanmoins, ses contemporains reconnaissent son originalité artistique hors-norme, comme aussi pour un autre peintre de génie de l’époque, son ami William Blake…

D’après La Création d'Ève, de Johann Heinrich Füssli, 1791-1793, huile sur toile, Le Paradis perdu de John Milton, fin XVIIIe siècle. (Marsailly/Blogostelle)
D’après La Création d’Ève, de Johann Heinrich Füssli, 1791-1793, huile sur toile, Le Paradis perdu de John Milton, fin XVIIIe siècle. (Marsailly/Blogostelle)

William Blake, illustrateur, peintre, poète et graveur, imagine des univers fantastiques nourris d’une symbolique où se côtoient humanisme et quête intérieure. L’artiste élabore un art calligraphique, fondé sur une ligne puissante et souple et sur l’art de la couleur traité à l’aquarelle…

Article suivant, bientôt : William Blake célèbre les noces du Ciel et de l’Enfer…

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