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XVIIIe SIÈCLE

William Blake célèbre les noces du Ciel et de l’Enfer

Histoire de l’art. William Blake, au tournant du XVIIIe et du XIXe siècle, marie poésie, illustration, gravure, plume et aquarelle. L’artiste londonien élabore un art calligraphique et coloré, fondé sur des lignes souples et puissantes…

La plume de William Blake…

L’art au tournant du XVIIIe et du XIXe siècle (2)… William Blake, poète et illustrateur, imagine des univers fantastiques nourris d’une symbolique où se côtoient humanisme et quête intérieure. Son art, très original, s’appuie sur le travail du trait et de la couleur. L’artiste met en scène (et en page) sa poésie, ainsi que celle d’autres auteurs : tels Dante, Shakespeare, Milton… Par ailleurs, William Blake crée sa propre mythologie pour exprimer ses idéaux. Morceaux choisis…

Par Maryse Marsailly (@blogostelle)
Publié en décembre  2019 –

D’après America A Prophecy, Le matin vient…, William Blake, 1793, plume, encre, aquarelle, fin XVIIIe siècle. (Marsailly/Blogostelle)
D’après America A Prophecy, Le matin vient…, de William Blake, 1793, plume, encre, aquarelle, fin XVIIIe siècle. (Marsailly/Blogostelle) 

REPÈRES CHRONOLOGIQUES. Fin XVIIIe siècle en Angleterre : Georges II : 1727-1760, roi de Grande-Bretagne, duc de Brunswick-Lunebourg et prince-électeur du Saint-Empire romain germanique – Georges III : 1760-1820, roi de Grande-Bretagne et roi d’Irlande, puis en 1801, roi du Royaume-Uni de Grande-Bretagne et d’Irlande. En France : Louis XVI : 1774-1792 – Révolution Française 1789 – Convention, Directoire, Consulat – Napoléon Ier : 1804-1814. Louis XVIII (Bourbon) : 1814 – 1824 – Charles X : (Bourbon) 1824 – 1830.

L’ALCHIMIE ARTISTIQUE DE WILLIAM BLAKE

Poésie, illustration, gravure, plume, aquarelle…, l’art de l’Anglais William Blake est hors-norme. L’artiste londonien publie lui-même ses œuvres poétiques, illustrées de sa main, mariant le texte et l’image. L’artiste élabore un art calligraphique, fondé sur une puissante ligne souple et sur de vifs coloris …

 D’après Songs of Innocence (Les Chants d’Innocence), de William Blake, plume, encre, aquarelle, 1789, fin XVIIIe siècle. (Marsailly/Blogostelle)
D’après Songs of Innocence (Les Chants d’Innocence), de William Blake, plume, encre, aquarelle, 1789, fin XVIIIe siècle. (Marsailly/Blogostelle) 

“Alors, cueillant un creux roseau ; J’en fis une plume rustique ; Et je teignis une eau limpide ; Et j’écrivis des chants heureux ; Que tout enfant ait joie d’entendre.” Songs of Innocence, William Blake (1789)

La palette novatrice de Blake

William Blake (1757-1827) se plonge très tôt dans la littérature et les arts. Il fréquente la Royal Academy, avant de la quitter en 1780, s’affranchissant des conventions de l’époque. L’artiste illustre ses poésies, mais aussi les œuvres d’autres poètes… Telles Night Thoughts, d’Edward Young, La Divine Comédie, de Dante Alighieri, un travail resté inachevé, ou encore les drames de William Shakespeare…

D’après The Whirlwind Ezekiel’s Vision of the Cherubim and Eyed Wheels, de William Blake, vers 1803-1805, plume, encre, aquarelle, début XIXe siècle. (Marsailly/Blogostelle
D’après The Whirlwind Ezekiel’s Vision of the Cherubim and Eyed Wheels, de William Blake, vers 1803-1805, plume, encre, aquarelle, début XIXe siècle. (Marsailly/Blogostelle)

Par ailleurs, Blake crée de nombreuses compositions dont les sujets héroïques et mystiques sont puisés dans la Bible. Comme The Great Red Dragon and the Woman Clothed in Sun (Le Grand Dragon rouge et la femme vêtue de soleil) ou The Whirlwind Ezekiel’s Vision of the Cherubim and Eyed Wheels (Le Tourbillon de la Vision d’Ezéchiel, chérubins et roues couvertes d’yeux)…

La méditation mélancolique d’Edward Young

Dans son poème philosophique The Complaint: or Night Thoughts on Life, Death, and Immortality (La complainte : ou pensées nocturnes sur la vie, la mort et l’immortalité), abrégé en Night Thoughts, Edward Young (1681-1765) compose en vers une poésie à la fois esthétique et métaphysique…

D’après Night the First (Première Nuit), de William Blake, 1795-1797, Night Thoughts d’Edward Young, plume, encre, aquarelle fin XVIIIe siècle. (Marsailly/Blogostelle)

Dans Night VIII, Blake met en scène l’enfance…

Fin 1794, l’éditeur Richard Edwards invite William Blake à illustrer une nouvelle édition du poème d’Edward Young, Night Thoughts, dont les pensées nocturnes sont divisées en neuf Nuits et thématiques. La poésie de Young suggère le recueillement, la méditation, la mélancolie, la nuit et la solitude, qui sont des thèmes inspirants pour les romantiques…

Dans Night VIII (Nuit VIII), pages 13 et 14, William Blake représente un personnage retenant un enfant, avant qu’il ne s’approche trop près d’une rose couverte d’épines (Are huddled in a Group…) et, au verso, l’artiste met en scène un enfant étudiant la géométrie avec son professeur (The Blush of Morning…)

D’après Night VIII, La Rose et La Géométrie, de William Blake, 1795-1797, poème Night Thoughts, d’Edward Young, plume, encre, aquarelle, fin XVIIIe siècle. (Marsailly/Blogostelle)

Blake sublime l’esthétique du Sublime

Comme Johann Heinrich Füssli, la palette novatrice et cultivée de William Blake exprime un art profondément visionnaire, dans lequel se marie le Beau et le Sublime… Dans l’art de William Blake, l’esthétique du Sublime peut atteindre une expression paroxystique, comme pour The Great Red Dragon and the Woman Clothed in Sun (Le Grand Dragon rouge et la femme vêtue de soleil), un sujet inspiré par le texte de l’Apocalypse…

“… Un grand signe parut dans le ciel: une femme enveloppée du soleil, la lune sous ses pieds, et une couronne de douze étoiles sur sa tête. Elle était enceinte… Un autre signe parut… c’était un grand dragon rouge, ayant sept têtes et dix cornes… devant la femme qui allait enfanter, afin de dévorer son enfant… Elle enfanta un fils…(qui) fut enlevé vers Dieu et vers son trône…  » (Apocalypse)

D’après The Great Red Dragon and the Woman Clothed in Sun, Apocalypse, de William Blake,  1805-1810, plume, encre et aquarelle, début XIXe siècle. (Marsailly/Blogostelle)
D’après The Great Red Dragon and the Woman Clothed in Sun, Apocalypse, de William Blake, 1805-1810, plume, encre et aquarelle, début XIXe siècle. (Marsailly/Blogostelle)

LES “IMPRIMÉS ENLUMINÉS” DE WILLIAM BLAKE

Plume, encre et aquarelles

William Blake réalise des ouvrages gravés et illustrés, nommant son procédé imprimé enluminé, faisant ainsi référence aux manuscrits médiévaux. L’artiste marie le texte et l’image, comme aussi dans les livres de chansons pour les enfants (Songs of Innocence)…

Blake personnalise ses créations d’estampes grâce à des ajouts d’encre et de lavis. Son trait calligraphique et nerveux rehausse ses aquarelles, caractérise son écriture comme son dessin. L’artiste utilise des couleurs intenses qui contribuent à la poésie onirique de ses images.

D’après Antée, géant du puits de l’Enfer, posant Dante et Virgile, Divine Comédie, de William Blake, 1824-1827 ; et The Great Red Dragon and the Woman Clothed in Sun, Apocalypse, de William Blake, 1805-1810 ; début XIXe siècle. (Marsailly/Blogostelle)

Blake élabore sa technique de gravure

William Blake acquiert, dès 1784, une presse à taille-douce. L’artiste élabore une technique inédite, connue de lui seul, pour graver des miniatures et des estampes. Il met au point son procédé d’impression en relief pour le texte comme pour l’image, utilisant une seule planche recto et verso. Ainsi, fidèle à sa volonté, le poète-calligraphe est libre de vendre ses ouvrages à un prix modique…

LA POÉSIE PICTURALE DE WILLIAM BLAKE

William Blake donne un cachet unique à ses pages

William Blake exploite la technique de l’eau-forte (gravure en taille-douce sur une plaque métallique à l’aide d’un acide). Il appose sur une plaque de cuivre, enduite au préalable d’un vernis inattaquable, une écriture cursive “en miroir” (c’est-à-dire inversée) et des illustrations à l’envers.

Ensuite, l’artiste retouche ses épreuves imprimées (alors à l’endroit) à la plume et à l’aquarelle, donnant ainsi à chacune de ses pages un style et un cachet unique…

D’après The Marriage of Heaven and Hell (Le Mariage du Ciel et de l’Enfer, de William Blake, 1794, plume, encre, aquarelle, fin XVIIIe siècle. (Marsailly/Blogostelle)
D’après The Marriage of Heaven and Hell (Le Mariage du Ciel et de l’Enfer, de William Blake, 1794, plume, encre, aquarelle, fin XVIIIe siècle. (Marsailly/Blogostelle)

Blake élabore chaque mise en page

Ainsi, pour ses « imprimés enluminés », William Blake élabore chaque mise en page entièrement : images, textes, titres, ornements graphiques… Comme pour Songs of Innocence (Les Chants de l’Innocence, 1789), The Marriage of Heaven and Hell (Le Mariage du Ciel et de l’Enfer, 1793) et Songs of Experience (Les Chants de l’Expérience, 1794), figurant parmi d’autres nombreux ouvrages poétiques de Blake…

L’idéal de Blake, de l’Innocence à l’Expérience…

Pour Songs of Innocence (composés de 19 poèmes), des coloris lumineux – bleu ciel, vert clair et rouge vif – dominent les pages. En 1789, William Blake s’exalte pour la Révolution française et les espoirs qu’elle suscite…

En revanche, dans Songs of Experience (34 poèmes), l’artiste utilise une palette plus sombre, composée de bruns et de verts, et ses mots se teintent parfois de désespoir…

D’après Songs of Innocence and of Experience, The Fly, de William Blake, 1794, encre, aquarelle ; et Songs of Innocence and of Experience, The Spring, de William Blake, 1794, plume, encre, aquarelle ; fin XVIIIe siècle. (Marsailly/Blogostelle)

En 1794, l’idéal révolutionnaire du poète se trouve bouleversé par les excès, en France, de la Terreur révolutionnaire. Les deux recueils sont par la suite regroupés en un seul ouvrage, Songs of Innocence and of Experience (Les Chants de l’Innocence et de l’Expérience).

D’Albion à Jérusalem, un livre “prophétique”

Entre 1804 et 1818, William Blake compose Jerusalem, The Emanation of The Giant Albion, (Jérusalem, l’émanation du géant Albion), un livre “prophétique” et poétique inspiré par la symbolique apocalyptique…

D’après Jerusalem The Emanation of The Giant Albion, planche 28 et The Divine Family…, de William Blake, 1804-1820, plume, encre, aquarelle, début XIXe. (Marsailly/Blogostelle)

Blake identifie Albion à l’Angleterre

Dans Jerusalem, un très long poème, William Blake identifie Albion à l’Angleterre, qui souffre d’une maladie de l’âme et dont les montagnes sont ensanglantées par la guerre.Le poète évoque aussi la monarchie et le clergé qui dominent et exploitent les autres classes sociales.

William Blake exprime de quelle manière la cupidité et l’avidité du pouvoir obscurcissent alors le message de la véritable religion. Cependant, selon le poète, si Albion peut s’unir à Jérusalem, l’Humanité retrouvera le lien de l’amour…

D’après Jerusalem The Emanation of The Giant Albion, de William Blake, 1804-1820, plume, encre, aquarelle, début XIXe. (Marsailly/Blogostelle)

William Blake cultive un art érudit

William Blake n’adhère pas à l’enseignement académique classique et traditionnel. Il s’affranchit de l’enseignement de son professeur, Sir Joshua Reynolds, directeur de la Royal Academy, dont il est l’élève en 1779. Blake cultive un art très complexe, érudit, nourri de lectures poétiques, littéraires, philosophiques, spirituelles voire mystiques.

Le peintre érudit Johann Heinrich Füssli, son ami et contemporain, dont Blake apprécie les lumineuses obscurités, puise lui aussi des sujets dans les vers de La Divine Comédie de Dante,dans les œuvres de William Shakespeare et dans la poésie de John Milton…

Voir aussi L’obscurité lumineuse de Füssli

D’après les Cercles de L’Enfer, les Voleurs, Divine Comédie, de William Blake, 1824-1827, plume, encre, aquarelle, début XIXe siècle. (Marsailly/Blogostelle)
D’après les Cercles de L’Enfer, les Voleurs, Divine Comédie, de William Blake, 1824-1827, plume, encre, aquarelle, début XIXe siècle. (Marsailly/Blogostelle)

Blake étudie l’art médiéval gothique

Par ailleurs, apprenti chez le graveur James Basire, William Blake étudie l’art gothique de Westminster, cathédrale médiévale du XIIIe siècle, ainsi que les monuments et sculptures de l’abbaye de Westminster (VIe-XIIe siècles).

L’artiste réalise des copie et une série d’aquarelles sur le sujet. Cette étude de l’esthétique gothique se marie à une sensibilité dite « gothique », nourrie par un goût pour le monde médiéval, les légendes, la magie, le surnaturel. Ce mouvement, très en vogue au XIXe siècle, touche aussi la littérature et les arts…

D’après The Last Judgment, William Blake, 1808, The Grave (La Tombe), poème de Robert Blair, plume, encre, aquarelle, début XIXe siècle. (Marsailly/Blogostelle)
D’après The Last Judgment, de William Blake, 1808, The Grave (La Tombe), poème de Robert Blair, plume, encre, aquarelle, début XIXe siècle. (Marsailly/Blogostelle)

Blake admire Michelangelo

William Blake puise son inspiration artistique dans l’art Antique et dans les styles de la Renaissance et du Maniérisme. L’artiste n’est pas indifférent non plus à l’art du sculpteur John Flaxman, qui allie, à la fin du XVIIIe siècle, esthétique néoclassique et exacerbation tragique, notamment dans La Folie d’Athamas (Ickworth House).

Blake est particulièrement sensible à l’art de Michelangelo (Michel-Ange), dont il ressent la terrible intensité. Ainsi, l’artiste réalise plusieurs versions du Jugement Dernier…

D’après The Vision of the Last Judgment, de William Blake, 1808, plume, encre et aquarelle ; et Le Jugement Dernier, de Michelangelo, 1536-1541, chapelle Sixtine, Rome, Renaissance italienne. (Marsailly/Blogostelle)

WILLIAM BLAKE CRÉE SA MYTHOLOGIE

Enitharmon ou Hécate, “Ô déesse puissante…”

William Blake puise l’une de ses compositions, Hecate or The Night or Enitharmon’s Joy (Hécate ou La Nuit de joie d’Enitharmon), dans Phèdre (ou Hippolyte), de l’auteur antique Sénèque, philosophe latin stoïcien du Ier siècle. On retrouve Enitharmon dans Europe, A Prophecy, l’un des ouvrages “prophétiques” de Blake…

D’après Hecate or The Night or Enitharmon's Joy, de William Blake, vers 1795, plume, encre, aquarelle, fin XVIIIe siècle. (Marsailly/Blogostelle)
D’après Hecate or The Night or Enitharmon’s Joy, de William Blake, vers 1795, plume, encre, aquarelle, fin XVIIIe siècle. (Marsailly/Blogostelle)

… “Ô déesse puissante, dont la majesté remplit les forêts ; astre brillant du ciel, ornement de la nuit ; vous dont le flambeau remplace au ciel celui du soleil ; triple Hécate, favorisez notre entreprise! Domptez le cœur rebelle du sauvage Hippolyte ; qu’il apprenne à aimer…” (Sénèque, extrait, Phèdre, Acte I)

William Blake crée sa propre mythologie…

Dans la mythologie de Blake, la figure féminine Enitharmon joue un rôle important dans plusieurs des livres “prophétiques” de l’artiste. Elle est l’émanation de Los et, avec Los, donne naissance à divers enfants, y compris Orc. Symbolisant la beauté spirituelle et l’inspiration poétique, Enitharmon possède également une dimension sexuelle et mystique, comme Hécate ou la déesse Isis

D’après Orc et Enitharmon, Europe A Prophecy, William Blake, 1794, plume, encre, aquarelle, et Orc, Europe A Prophecy, de William Blake, 1794, plume, encre, aquarelle ; fin XVIIIe siècle (Marsailly/Blogostelle)

Enitharmon, Los, Urizen, Orc…

Si le personnage mythique de Los incarne l’imagination, il renvoie aussi à la figure du Christ, à l’amour et au pardon. Contrairement au personnage d’Urizen qui, pour Blake, incarne le Dieu coléreux, vengeur et répressif de L’Ancien Testament. Blake représente souvent Los comme un forgeron qui façonne le métal fondu : tout comme l’artiste forge ses visions poétiques et artistiques…

D’après Los et son fils Orc enchaîné dans le roc, de William Blake, 1792-1793, plume, encre, aquarelle, fin XVIIIe siècle ; L’apparition d’Orc, de William Blake, America, A Prophecy, Thus Wept the Angel Voice…, 1793, plume, encre, aquarelle ; Los, The Book of Urizen, de William Blake, 1818 ; fin XVIIIe siècle- début XIXe siècle. (Marsailly/Blogostelle)

Orc, l’esprit de rébellion…

Orc, semble-t-il, symbolise l’esprit de rébellion, l’amour de la liberté, la transgression de la loi divine… Un thème qui se rattache à la guerre d’indépendance américaine et à la Révolution française. L’iconographie de Los et d’Orc rappelle également le thème de Lucifer porteur de Lumière et ange rebelle… Mais, jaloux, Los enchaîne son fils Orc dans le roc, avant de le regretter… trop tard.

D’après Urizen, The First Book of Urizen, de  William Blake, 1794,  fin XVIIIe siècle. (Marsailly/Blogostelle)
D’après Urizen, The First Book of Urizen, de William Blake, 1794, fin XVIIIe siècle. (Marsailly/Blogostelle)

Urizen incarne la Raison et la Loi

Dans sa mythologie, William Blake représente Urizen en tant que l’incarnation de la Raison et de la Loi. Cette figure, symbolisant le pouvoir conventionnel politique et religieux, se manifeste sous les traits d’un vieillard à longue barbe, dit aussi « l’Ancien des Jours »…

Créateur et maître absolu de l’univers, Urizen porte parfois ses outils de bâtisseur… Il possède parfois des filets pour piéger les êtres humains et les obliger à se plier sa volonté. Dans The Book of Urizen (le Livre d’Urizen), la figure mythique d’Urizen apparaît avec le livre et les tables de la Loi qu’il impose à l’humanité…

Traditionnellement, le filet ou les liens figurent parmi les symboles de la souveraineté absolue et de la puissante magie des dieux (Varuna, Taranis, Ningirsu…). Et le Job biblique, par exemple, se retrouve prisonnier des filets divins d’une redoutable mise à l’épreuve…

D’après Urizen et Ahania, Livre d’Ahania, frontispice, de William Blake, 1795, copie A ; et Urizen, incarnation de la Loi, Urizen et ses filets, The Book of Urizen, de William Blake, 1794, copie de 1818 ; fin XVIIIe- début XIXe siècle. (Marsailly/Blogostelle)

Ahania, contrepartie féminine d’Urizen…

Par ailleurs, L’Émanation d’Urizen prend la forme de Ahania, contrepartie féminine d’Urizen. Sur le frontispice du Livre de Ahania, William Blake dessine un immense Urizen, accroupi derrière Ahania, frêle et nue, qu’il semble embrasser, envelopper et peut-être aussi implorer… Cette copie A, gravée à l’eau-forte, imprimée et colorée à la main, se trouve à la Library of Congress de Washington…

D’après And the Divine Voice Was Heard, manuscrit Vala dit Les Quatre Zoas, de William Blake, 1796-1807, eau-forte, début XIXe siècle. (Marsailly/Blogostelle)
D’après And the Divine Voice Was Heard, manuscrit Vala dit Les Quatre Zoas, de William Blake, 1796-1807, eau-forte, début XIXe siècle. (Marsailly/Blogostelle)

« Et la voix divine se fit entendre…« 

Vers 1795, William Blake réalise Le Chant de Los, le Livre de Ahania, le Livre de Los, Small Book of designs, Large Book of designs… Entre 1796 et 1807, le poète illustrateur élabore le manuscrit enluminé Vala dit Les Quatre Zoas

Des pages intitulées And the Divine Voice Was Heard (Et la voix divine se fit entendre …), provenant du manuscrit Vala des Quatre Zoas, sont conservées au British Museum et à la New York Public Library. L’exemplaire de la Public Library est intitulée « Collection Milton, a poem in 2 books: The author & printer W. Blake To justify the ways of God to men (justifier les voies de Dieu aux hommes) »…

D’après And the Divine Voice Was Heard, manuscrit Vala dit Les Quatre Zoas, de William Blake, 1796-1807, eau-forte, planche 34,  début XIXe siècle. (Marsailly/Blogostelle)
D’après And the Divine Voice Was Heard, manuscrit Vala dit Les Quatre Zoas, de William Blake, 1796-1807, eau-forte,planche 34, début XIXe siècle. (Marsailly/Blogostelle)

L’œuf cosmique et les cercles des Zoas

Les images d’And the Divine Voice Was Heard… représentent l’œuf cosmique, avec Adam et Satan, et les quatre cercles des quatre Zoas : Urthona, Luvah, Urizen et Tharmas. Tel un athanor alchimique, le centre de l’œuf contient le Feu. Les Zoas de Blake seraient les symboles des quatre aspects de la divinité-totalité. Cette évocation cosmogonique s’inspire de la poésie du poète John Milton…

L’être humain primordial, Albion

Le mythe de Blake oppose Urizen-La Raison à Los-L’imagination. Puis, en retravaillant sur sa mythologie, William Blake intègre Urizen parmi les quatre Zoas, qui résultent de la division de l’être humain primordial, Albion. La figure d’Albion personnifie l’Humanité et la Grande-Bretagne se libérant de leurs chaînes… En 1796, Blake dessine la figure d’Albion Rose pour le peintre miniaturiste Ozias Humphrey.

D’après Albion Rose, de William Blake, 1794-1796, gravure, encre et aquarelle, fin XVIIIe siècle. (Marsailly/Blogostelle)
D’après Albion Rose, de William Blake, 1794-1796, gravure, encre et aquarelle, fin XVIIIe siècle. (Marsailly/Blogostelle)

Albion Rose… Blake s’inspire de la poésie de Milton

À l’origine, Albion Rose fait partie du Large Book of Designs, dont la conception remonte probablement à celle d’un dessin au crayon daté de 1780 (Victoria & Albert Museum). Cette date est également inscrite sur la plaque pour Albion Rose.

Vers 1804, Blake reprend ce même sujet sur une gravure à l’eau-forte en noir et blanc. Sur laquelle l’artiste inscrit Albion se leva d’où il travailla au Moulin avec des esclaves / se donnant pour les nations où il avait dansé la danse de la mort éternelle. Ces mots rappellent des lignes de l’ouvrage enluminé de William Blake, Milton, un poème, (commencé en 1803), ainsi que l’œuvre de Milton, Samson Agonistes(1671).

L’IMAGINATION VISIONNAIRE DE WILLIAM BLAKE 

Blake se distingue par son esprit original

William Blake, évolue dans l’Angleterre des Lumières – The age of Enlightenment – , dont les penseurs, comme les philosophes français des Lumières, prônent la suprématie de la Raison. Pourtant, si l’artiste est très sensible aux idéaux de liberté et d’indépendance, il n’hésite pas, par ailleurs, à s’affranchir de ce courant de pensée.

En effet, William Blake se distingue par son esprit profondément original, excentrique, par ses interrogations sur la relation entre l’Humain et le Divin, par son art tourmenté, fantastique, spirituel…

D’après The Angel inviting Dante to enter the Fire, de William Blake, Divine Comédie (Purgatoire), 1824-1827, plume, encre, aquarelle, début XIXe siècle. (Marsailly/Blogostelle)
D’après The Angel inviting Dante to enter the Fire, de William Blake, Divine Comédie (Purgatoire), 1824-1827, plume, encre, aquarelle, début XIXe siècle. (Marsailly/Blogostelle)

Blake s’adonne à ses propres “Lumières”…

William Blake s’adonne donc à ses propres “Lumières”… Son esprit d’indépendance lui permet d’élaborer une mythologie complexe, poétique et picturale. Telle une échappatoire et une réflexion face à un contexte social révolutionnaire, dont les excès de violence alimentent la déception de Blake, bouleversant ses idéaux…

Si Blake rejette les fondements de l’ancien ordre établi, il ne renonce pas pour autant à son questionnement sur la relation de l’être humain au divin, l’un de ses thèmes de prédilection…

D’après God Writing upon the Tables of the Covenant (Dieu écrit sur les tables de l’alliance), de William Blake, vers 1805, plume, encre, aquarelle ; et The Judgement of Solomon, de William Blake, avant 1827, tempera sur cuivre ; début XIXe siècle. (Marsailly/Blogostelle)

Blake transfigure l’art et la poésie en vision prophétique

William Blake transfigure l’art, la poésie, la sensibilité, l’émotion et le rêve en vision prophétique… L’artiste, qui possède un volume des Discours sur l’art, de Sir Joshua Reynolds, son professeur, y anote son credo, tel un manifeste…

“L’inspiration et la vision étaient, sont et seront toujours, j’espère, mon Élément, mon Refuge éternel”

D'après Le Cercle de la luxure, Francesca da Rimini, de William Blake, Divine Comédie, l’Enfer, 1824-1827, encre, aquarelle, début XIXe siècle. (Marsailly/Blogostelle)
D’après Le Cercle de la luxure, Francesca da Rimini, de William Blake, Divine Comédie, l’Enfer, 1824-1827, encre, aquarelle, début XIXe siècle. (Marsailly/Blogostelle)

L’art précurseur de William Blake

Solitaire et absolu, Blake manifeste sans complexes son tempérament exalté et passionné. L’imagination est mon univers, affirme l’artiste. L’art précurseur de William Blake, par son trait calligraphique et sa façon de traiter sa palette colorée, inspirera les réalisations de l’Art Nouveau, autour de 1900…

William Blake figure aussi parmi les précurseurs du courant romantique, ainsi que parmi les inspirateurs de la modernité, notamment les préraphaélites. Son esprit tourné vers la vie intérieure, son style et son univers fantastique nourriront également les artistes du Surréalisme, au XXe siècle…

LA QUÊTE HUMANISTE ET “LUCIFÉRIENNE” DE WILLIAM BLAKE

William Blake se distingue par ses livres “prophétiques”. Faisant fi des conceptions religieuses de son temps, l’artiste transforme l’Enfer en lieu de délices et de sagesse… Blake, pour qui tout honnête homme est un prophète, pense l’être humain comme une unité, âme et corps…

D’après Proverbs of Hell, The Marriage of Heaven and Hell, de William Blake, 1794, plume, encre, aquarelle, fin XVIIIe siècle. (Marsailly/Blogostelle)
D’après Proverbs of Hell, The Marriage of Heaven and Hell, de William Blake, 1794, plume, encre, aquarelle, fin XVIIIe siècle. (Marsailly/Blogostelle)

Blake célèbre les noces du Ciel et de l’Enfer…

William Blake publie son recueil de poésies en prose, The Marriage of Heaven and Hell (Le Mariage du Ciel et de l’Enfer) en 1793. L’artiste choque ses contemporains, en particulier son professeur à la Royal Academy, le peintre Joshua Reynolds, ainsi que William Turner (Joseph Mallord William Turner) qui, de son côté, affirme son originalité en travaillant sur la couleur de manière inédite et impressionniste…

Chacune des œuvres poétiques et picturales de William Blake exprime une quête humaniste et “luciférienne”. D’ailleurs, durant les premiers siècles de l’Église chrétienne, Lucifer, “porteur de lumière”, s’identifie au Christ, avant de désigner l’ange rebelle déchu… puis Satan, avec toute la connotation négative et sulfureuse que l’on connaît dans le dogme de l’Église catholique…

D’après Knowledge transmitted et The Voice of the Devil, The Marriage of Heaven and Hell, de William Blake, 1794, plume, encre, aquarelle, fin XVIIIe siècle. (Marsailly/Blogostelle)

Une quête à la fois personnelle et collective

William Blake met en poésie visuelle les proverbes de l’Enfer, la voix du démon, ainsi que la transmission du savoir… La symbolique traditionnel de l’Aigle et du Serpent se rapporte à une transformation et à une élévation de la puissance créatrice, de la conscience et de la connaissance… Ainsi, la quête “luciférienne” de William Blake s’apparente à une quête à la fois personnelle et collective, tout en posant la question de la relation individuelle de l’être humain au divin…

William Blake : “Toute chose qui vit est sacrée”

… “ L’idée que l’homme a un corps distinct de son âme doit être effacée… Si les portes de la perception étaient nettoyées, toute chose apparaîtrait à l’homme telle qu’elle est, infinie… Car l’homme s’est refermé sur lui-même au point de voir toutes choses à travers les étroites fissures de sa caverne… Toute chose qui vit est sacrée” (The Marriage of Heaven and Hell, William Blake, 1793)

Le “nouveau Ciel” de Blake

Dans Marriage of Heaven and Hell (Le Mariage du Ciel et de l’Enfer), William Blake n’hésite pas à évoquer, de manière audacieuse, un nouveau Ciel, dans lequel son art et sa créativité relèveraient de la lignée littéraire du poète John Milton – auteur de Paradise Lost (Le Paradis perdu). L’artiste considère Milton (1608-1674) comme le plus grand poète d’Angleterre…

Si pour le Satan de John Milton “Mieux vaut régner en enfer que servir au paradis”… , pour  William Blake, “Milton était un vrai poète et du parti du diable sans le savoir”…

D'après Titania and Puck with Fairies Dancing, de William Blake, Shakespeare Songe d'une nuit d'été, aquarelle, 1786, fin XVIIIe siècle. (Marsailly/Blogostelle)
D’après Titania and Puck with Fairies Dancing, de William Blake, Shakespeare Songe d’une nuit d’été, aquarelle, 1786, fin XVIIIe siècle. (Marsailly/Blogostelle)

William Blake illustre Shakespeare…

Pour un dessin à l’aquarelle, non titré à l’origine, dit La Pity, William Blake fait référence à Macbeth, de Shakespeare (Scène VII). Dans la traduction de François-Victor Hugo, Œuvres complètes de Shakespeare, Pagnerre, 1866, Macbeth, général de l’armée du roi, déclare…

“Ce Duncan (roi d’Écosse) a usé si doucement de son pouvoir, il a été si pur dans ses hautes fonctions que ses vertus emboucheraient la trompette des anges pour dénoncer le crime damné qui l’aurait fait disparaître… et la pitié, pareille à un nouveau-né tout nu chevauchant sur l’ouragan ou à un chérubin céleste qui monte les coursiers invisibles de l’air, soufflerait l’horrible action dans les yeux de tous, jusqu’à noyer le vent dans un déluge de larmes…”

D’après Pity (la Pitié), de William Blake, 1795, selon Macbeth de Shakespeare, aquarelle, plume et encre, fin XVIIIe siècle. (Marsailly/Blogostelle)
D’après Pity (la Pitié), de William Blake, 1795, selon Macbeth de Shakespeare, aquarelle, plume et encre, fin XVIIIe siècle. (Marsailly/Blogostelle)

Un ange tombé des nuages…

William Blake réalise encore des illustrations pour Songe d’une nuit d’été et Henri IV, deux autres drames de Shakespeare. As If An Angel Dropped Down From the Clouds (Comme si un ange était tombé des nuages) figure parmi les compositions imagées de Henri IV. L’image représente une jeune femme nue, lisant, allongée sur un nuage…

Dessous, apparaissent un ange et le cheval Pégase. Tous sont illuminés par un soleil rayonnant. Les silhouettes se dessinent sur un fond de coloriage, dont les coloris sont lumineux et vifs, renforçant encore le rendu d’une impression onirique…

D'après As If An Angel Dropped Down From the Clouds, de William Blake, 1809, plume, encre, aquarelle, début XIXe siècle. (Marsailly/Blogostelle)
D’après As If An Angel Dropped Down From the Clouds, de William Blake, 1809, plume, encre, aquarelle, début XIXe siècle. (Marsailly/Blogostelle)

Blake exploite sa sensibilité inspirée…

Artiste inspiré et singulier, William Blake n’hésite pas à provoquer de vives émotions, à bouleverser les canons artistiques de son époque, à bousculer les esprits conventionnels et à exprimer sa sensibilité artistique et mystique. Il est d’ailleurs parfois considéré comme un “illuminé”… Dans son poème, Auguries of Innocence (Les Augures de l’innocence), écrit en 1803 (?) et publié en 1863, William Blake écrit…

“Voir un monde dans un grain de sable. Et un paradis dans une fleur sauvage. Tenir l’infinité dans la paume de ta main. Et l’éternité dans une heure” (To see a world in a grain of sand And a heaven in a wild flower, Hold infinity in the palm of your hand And eternity in an hour)

D’après L’Ange amenant Ève à Adam, de William Blake, 1803, plume, encre, aquarelle, début XIXe siècle. (Marsailly/Blogostelle)
D’après L’Ange amenant Ève à Adam, de William Blake, 1803, plume, encre, aquarelle, début XIXe siècle. (Marsailly/Blogostelle)

L’ange divin, Adam et Ève…

William Blake peint L’Ange de la Présence Divine, qui amène Ève à Adam. Cette aquarelle est destinée à son mécène Thomas Butts. Des vignes entrelacées autour de l’Arbre symbolisent l’union. Deux oiseaux incarnent les âmes nouvellement créées…

Mais une immense feuille de chêne ploie sous le corps d’Adam étendu. Rappelant, sans doute, la Chute à venir de l’Humanité et les maux en résultant. Pourtant, sous les pas d’Ève, apparaissent quatre agneaux et une tête de lion (les 4 évangélistes et le Christ?).

La figure féminine semble posséder en elle ou annoncer un message salvateur, voire la future Rédemption de l’Humanité, qui d’ailleurs se réalisera grâce à une femme, Marie, et à son enfant, Jésus, symbole de l’union de l’Humain et du divin…

D'après des figures-arbres, de William Blake, 1804-1811, Le Paradis perdu, de John Milton, coloriage à la main, début XIXe siècle. (Marsailly/Blogostelle)
D’après des figures-arbres, de William Blake, 1804-1811, Le Paradis perdu, de John Milton, coloriage à la main, début XIXe siècle. (Marsailly/Blogostelle)

William Blake, au tournant du XVIIIe et du XIXe siècle, exploite son art hors norme pour exprimer sans risques de représailles ses idéaux et son esprit critique… Cet artiste aux “livres prophétiques” use de poésie, de symbolique et de créativité mythologique… William Turner, de son côté, s’affranchit lui aussi de l’Académie et des canons classiques pour s’aventurer dans de lumineuses expériences picturales…

À suivre, bientôt… De William Blake à William Turner, une originalité inclassable au tournant du XVIIIe et du XIXe siècle : La mythologie picturale de William Blake

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Bloc-notes + The Complaint: or Night Thoughts on Life, Death, and Immortality par Edward Young, Night the First  poetryfoundation.org/poems/45596/the-complaint-or-night-thoughts-on-life-death-and-immortality

Par Maryse Marsailly

Blogostelle : Histoire de l'Art et du Sacré... civilisations, chefs-d'œuvre, mythes, symboles... Tout un univers s'exprime dans les œuvres d'art...

1 réponse sur « William Blake célèbre les noces du Ciel et de l’Enfer »

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